Fuhen o banpen (immuable malgré le changement perpétuel)
Extrait de « Kenso » (revue de la fédération japonaise de Kendo) N°234 février 2001, éditorial
Auteur: Toshihiko UBUKA
(président de la ligue Kendo du dépt d’Okayama, professeur honoraire de l’université d’Okayama, professeur à l’université de santé médicale de Kawasaki)
C’est un précepte que j’ai appris d’un élève chinois venu étudier chez nous.
Le Y…, doté d’un esprit fertile, étudiant extrêmement doué, a mené ses études de 3e cycle dans ma classe de l’université de médecine d’Okayama, puis est devenu mon assistant auquel j’ai transmis les résultats de mes recherches.
Y… aimait beaucoup le Enka (1) dont il était amateur averti (2). Je l’ai un jour emmené dans un dojo de kendô à Okayama, discipline que je considère comme partie intégrante de la culture japonaise traditionnelle. Après avoir observé en silence, Y… m’a, le jour suivant, tenu ce propos.
« En Chine un aphorisme dit : « A l’immuable répond le changement perpétuel ».
J’ai fortement éprouvé la véracité de ces mots en assistant à cet entraînement de kendô. Je crois que 5000 ans d’histoire d’une chine éternelle illustrent parfaitement cette pensée. Ce principe ne serait-il pas essentiel dans les univers du Kendô, de la science..? ».
L’époque de mes études primaires et secondaire correspond à la période d’interdit du Kendô qui suivit la guerre. Puis vint le temps de l’ironique sarcasme : « Rien qu’avec le système 6-3 de base-ball, et tout va bien ! ».(3)
Toutefois j’ai l’impression – ce qu’on dit volontiers de nos jours- que c’était une époque où l’éducation gardait sa place dans les coeurs. C’est en 1956, au moment où j’accédai au cycle de spécialisation, et que j’intégrai le groupe de travaux pratiques d’anatomie, que rouvrit la section de Kendô de l’université de médecine.
A ce moment là il n’y avait pas de dojo. Nous utilisions une salle dépendant de l’infirmerie comme dojo provisoire pour nos entraînements, et je ne me remémore jamais sans nostalgie cet endroit. Cependant, cette période fut de courte durée, et, loin d’avoir pu éprouver toute la richesse du Kendô, j’achevai mes études. Devenu interne, je consacrai ma vie à mes obligations, et je décrochai totalement du kendô.
Aux alentours de 1971, je poursuivis ma spécialisation à l’université de médecine Cornell à New-York. Le dimanche, je visitais de ci-de là musées d’art et muséums sans omettre ce qui se rapportait à la culture ancienne et moderne d’orient et d’occident.
Je continuais à réfléchir aux aspects positifs de notre pays compte-tenu de ses différences avec l’étranger. C’est un de ces jours là que je m’en fus assister à un « Festival du Japon ». J’y vis une démonstration du « Nihon Kendô Kata ». Je ne me souviens pas qui effectua cette démonstration, mais à l’instant où j’en reçus les images, je sentis une bouleversante émotion m’envahir. Il n’y avait rien de comparable en Europe ni en Amérique.
Un autre jour, j’effectuais une visite d’étude à l’école d’officiers de West Point située un peu au nord de New-York. Dans une des pièces du muséum réservée aux épées du monde entier, dans un écrin était exposé un Katana. Dans l’écrin, de tout pays à aucun autre sabre comparable, ce Nihon-tô brillait de tout l’éclat de sa noblesse. Sur le coup je fus saisi de la même émotion que lors du Kata. Il n’y avait rien d’équivalent à l’étranger.
Ces émotions successives avaient ravivé mon profond attachement pour le Kendô un temps enfoui dans mon coeur. Je résolus alors que, rentré au Japon, je reprendrais l’entraînement de kendô. De retour au pays, j’ai peu à peu repris le keiko pour arriver jusqu’à maintenant, maintenant où Y… vient de m’apprendre cet aphorisme.
Outre qu’ils ne prennent pas le temps de perpétuer l’étude et d’éducation, qu’ils ne se consacrent malheureusement pas à l’exercice des bases (4), je crois que les japonais devraient s’inspirer du « coeur » (kokoro) présent dans le Kendô, lequel « coeur » reste une référence si importante pour eux.
Aussi, sous la direction avisée des professeurs, en apprenant la bénéfique tradition de » l’immuable » (FUHEN), en vous remettant en cause et en évitant les idées courtes, acquérez la foi en cet « immuable »; puis assimilée « l’adaptabilité » (BANPEN) dont elle est indispensable, sachant faire face aux événement par la souplesse d’esprit, en étant constamment créatif, je vous souhaite de vouloir établir les bases de votre Kendô.
Traduction : février 2001 G. Bresset.
Note du traducteur: Ce texte n’est peut-être pas aussi lénitif qu’il parait. Il s’agit ici de « l’éditorial » de la revue de la très officielle ZNKR.
Il est ainsi possible de situer dans quel périmètre d’opinion baigne le Kendô en pays de Yamato.
Le paragraphe est bien court qui parle directement du « Kokoro« ; mais il peut permettre au lecteur français de mieux comprendre l’étendue des conceptions que recouvre ce mot parmi nos homologues nippons. Le message vers la société est clair.
(1) Style de chant traditionnel en vogue durant les ères Meiji et Taishô.
(2)Ce qui sous-entend qu’il aimait la culture japonaise
(3) Référence au système scolaire japonais : 6 ans de primaire et 3 ans de secondaire … c’est à dire : 9 ans de présence américaine, et tout va bien !
(4) Kihon; kiso
