Attitude déplacée

Auteur : Akinori TOYOFUKU, SCULPTEUR

EDITORIAL DE LA REVUE  » KENSÔ », ORGANE DE LA ZNKR, n°248 , AVRIL 2002 –
Traduction G.Bresset aidé de Suzuki Takako. 5 avril 2002.

Note du Webmestre: Beaucoup de mot japonais du langage « Kendoïstique » standard ne sont pas repris dans les « notes du traducteur » mises à la fin du texte. Le lecteur peut utilement se reporter au « lexique japonais-français du Kendo » du présent site WEB.

J’ai débuté en kendo lors de ma 3e année de primaire, ce qui ne veut pas dire que je l’ai pratiqué sans interruption. Du secondaire, puis de l’universitaire, je suis parvenu au militaire, et depuis ma petite enfance jusqu’à l’adolescence le temps s’est écoulé entre guerre, défaite, interdit de l’occupant américain, périodes durant lesquelles il me fut difficile de continuer sa pratique.
Quand j’entendis vaguement dire qu’en ces temps de malheur des anciens (senpai) avaient poursuivi l’exercice d’un kendo clandestin, j’ai vivement regretté, après coup, d’avoir été inattentif à cette information. Il faut dire encore que durant ma prime jeunesse j’étais très maigre, et n’avais pas l’énergie souhaitée pour m’adonner au kendo. Malgré ces carences, la suite des évènements devait montrer que mon destin était visiblement de continuer le kendo.

C’est alors que, à 35 ans, ma vie prit un aspect totalement imprévu quand je partis pour l’Italie. Compte-tenu de la liberté que me laissait mon activité de sculpteur, mon intention première était de voyager dans le pays, mais en définitive voici plus de quarante ans que j’y suis installé et y poursuis mon shugyo (1).
Durant ce long temps j’ai petit à petit acquis des grades, mais l’Italie n’organisant alors pas d’examens, je ne les obtins qu’en profitant de ceux tenus au Japon, ce qui me fit prendre pas mal de retard comparativement à mes homologues au pays.

Voici une dizaine d’années, Monsieur Toshiaki KASAHARA, à l’époque secrétaire général de la Fédération Internationale de Kendo m’a persuadé que,  » il est insensé qu’un individu qui pratique régulièrement n’obtienne pas le 7e dan « . Depuis lors, je suis pénétré de l’idée d’être un âne.

J’intervins un jour comme arbitre lors d’un taikai national d’italien. Les hauts gradés peu nombreux dans ce pays, nombre d’arbitres furent invités des nations européennes les plus avancées en la matière, Grande-Bretagne et Allemagne, j’arbitrais avec eux dans les rangs de l’Italie.
En plein cours d’un shiai, un tireur qui venait de marquer ippon, bondit spontanément, brandissant les bras en signe de victoire. Ce que voyant l’arbitre anglais interrompit le combat, nous appela pour « gogi « , préconisant l’annulation du point. A la fin de notre concertation, il fut annulé, mais des trois, je restai saisi, en proie à un sentiment de honte. En qualité de japonais la honte était que l’initiative avait été prise par un étranger. J’ignorais si ce geste de victoire était oui ou non formellement interdit au cours d’un combat. Pourtant, en matière d’étiquette kendo, je sais ce qui est inconvenant.

Quand avant guerre nous avons commencé le kendo, on n’applaudissait pas en assistant à un shiai. Lorsqu’un bel échange avait lieu, nous suivions les combattants du regard en laissant échapper un soupir.
Aujourd’hui, parmi toutes les compétitions sportives connues, ne se manifeste cet esprit de retenue que dans le kendo, le sumo, auxquels s’ajoutent le jeu de go et le shogi (2).
Voilà un comportement parvenu jusqu’à nous auquel je reste fort attaché. Peut-être bien qu’en dehors du Japon, cette attitude existe notamment dans l’escrime anglaise.

Malgré tout, je suis extrêmement curieux de connaître la différence de disposition d’esprit (mentale) entre le football qui connaît de nos jours un extraordinaire succès d’un côté, et une discipline comme le kendo de l’autre. La fermeté mentale du kendô relève par essence du zanshin et – surtout après avoir gagné – ce que je recommanderais est de ne pas relâcher sa vigilance d’esprit vis à vis de aite (3).

 

(1) shugyo : étude, au sens un peu ascétique du terme
(2) shogi : jeu d’échecs japonais.
(3): aite: l’autre (comprendre l’adversaire)