Échecs mais pas mat ...
Auteur: Kenichi YOSHIMURA (texte publié en mai 1990 dans « l’écho des dojo »)
J’ai enfin réussi à passer l’examen de 7è dan de kendo à la 6è tentative.
Personnellement j’étais très content du contenu de mes combats et je pensais avoir une forte chance de réussir avant de connaître le résultat et c’est ce qui est arrivé.
Pour être franc, avant, presque inconsciemment, je sous-estimais la difficulté de l’examen de 7è dan car je pensais toujours m’être assez bien défendu avec des 7è dan de passage à Paris et à part mes trois échecs au ler dan quand je débutais le kendo, j’avais toujours réussi à l’examen du premier coup jusqu’au 6è dan.
J’avais attendu exprès 2 ans de plus après la date où il m’était possible de me présenter à l’examen, pensant y réussir encore d’un seul coup.
A ma première tentative, s’il s’agissait d’un shiai, j’étais certain de remporter la victoire sur mes deux adversaires. Je croyais avoir marqué pas mal de points. Mais à ma surprise, j’ai échoué et en plus un de mes adversaires a été reçu! Moi qui croyais le dominer…
Depuis ce moment là, toute ma conscience a été bouleversée. Il fallait que je revoie tout ! Et comme cela, j’ai appris par moi même que ce que je prétendais auparavant n’était qu’arrogance.
Beaucoup de professeurs m’ont donné des conseils, j’ai réfléchi, j’ai essayé de me corriger, de tenter des choses nouvelles …. C’étaient les jours de tâtonnement. Jusqu’à ma 5è tentative, je n’ai pas été satisfait de mon comportement à l’examen et il n’y a pas eu de miracle.
Heureusement d’ailleurs, car grâce à cette période de recherches, j’ai commencé à me sentir beaucoup plus fort et plus mûr et, ces derniers mois, je crois avoir saisi un élément mental qui me manquait.
Quand j’ai vu les combats magnifiques de Masago Senseï et Murayama Senseï au Kyoto Taikaï qui précédaient l’examen, c’était presque une invite pour moi, car c’est exactement comme cela que je voulais me comporter à l’examen.
Cette fois-ci je me suis senti plus confiant, puisque l’efficacité du kendo que je recherchais et avais vaguement l’intention de pratiquer à l’examen avait été démontré par Masago Senseï et Murayama Sensei ce jour là.
Ce à quoi j’ai fait particulièrement attention, c’est à ne pas penser à toucher l’adversaire et à faire plutôt un combat de démonstration: sans penser à vaincre l’adversaire et pratiquer mon propre kendo en donnant toute ma concentration et toute mon énergie à chaque frappe.
Avec cette conscience, je me suis senti tranquille et concentré comme jamais auparavant.
Avec mon premier adversaire, c’était à peu près bien. Avec le deuxième, comme je n’étais plus crispé du tout, j’ai vraiment fait tout ce que je voulais faire (inconsciemment). Je percevais absolument tous les gestes de l’adversaire.
Si je réfléchis maintenant, mes échecs m’ont fourni des éléments qui me permettront de progresser davantage. Sans ces échecs, je ne les aurais peut être pas trouvés.
Je dois des remerciements à tous les amis pratiquants français, car ce sont aussi ceux-là qui m’ont aidé à progresser. En kendo, on peut faire progresser le partenaire et celui-ci nous permet de progresser à son tour. Nous ne pourrions jamais progresser ni pratiquer le kendo sans partenaire à moins d’être un grand maître qui n’a besoin que d’entraînement mental.
C’est une vertu du kendo et de là vient la conception du respect envers autrui. Dans le kendo, chacun est responsable de soi-même et en même temps responsable des autres, particulièrement de ceux qui arrivent après. A chaque stade, nous devons les aider à progresser.
Donc, nous sommes tous « enseignants » sans l’être volontairement. Je profite de l’occasion pour parler du comportement souhaitable pour les enseignants.
Cette année coïncide à la 20e année de mon arrivée en France que le C.N.K. et tous les pratiquants français et même étrangers ont bien voulu fêter. Je vous en remercie encore une fois. Durant ces 20 ans, j’ai fait beaucoup de réflexions et me suis fait certaines idées, d’après mes expériences avec les Français et l’enseignement que j’ai reçu de plusieurs professeurs japonais de qualité.
Mes deux préoccupations étaient: comment faire développer le kendo et comment faire progresser les pratiquants. Je n’ai pas l’intention d’épiloguer sur le premier sujet car il ne concerne pas tous les lecteurs. Par contre le deuxième concerne tous les pratiquants.
Il y a 20 ans, je suis arrivé ici en tant qu’enseignant ». Tout au début, je ne ressentais pas de problèmes particuliers, car les différences de niveau entre les Français et moi-même étaient grandes.
Les années passaient, les Français progressaient et me rattrapaient petit à petit. Alors que faire pour leur permettre de progresser encore d’une manière efficace ? ma compétence était limitée et il n’y avait pas d’autres enseignants d’une qualité suffisante.
Ainsi, j’ai décidé de leur montrer par moi-même, de quelle manière il fallait s’entraîner en kendo, pour leur suggérer la direction qu’ils devraient prendre:demander le keiko aux pratiquants que l’on ne connaît pas, particulièrement ne jamais manquer les professeurs ou les pratiquants japonais de qualité de passage, terminer le keiko avec eux en leur demandant le kakarigeiko et le kirikaeshi; s’imposer des sujets de travail même s’ils sont durs, par exemple devenir volontaire en kakarigeiko, revoir son propre kendo en le comparant avec les autres ….
J’avais moi même (et j’ai toujours) l’ambition de progresser et pensant devenir un bon modèle pour l’image d’un bon pratiquant de kendo, j’avais trouvé tout seul le meilleur moyen de progresser moi même.
Ainsi, j’ai maintenant la conviction qu’un bon enseignant n’est pas forcément un pratiquant fort.
C’est celui qui a une base correct et solide, celui qui sait montrer à ses élèves l’attitude souhaitée pour un bon pratiquant, celui qui connaît son propre niveau technique et qui n’a pas peur de le faire connaître à ses élèves, celui qui sait analyser ses propres défauts et ceux de ses élèves ….
Je suis persuadé que les enseignants de cette nature se feront respecter par leurs élèves, même si leur niveau n’est pas très élevé.
Par contre, si les enseignants pensent à « ne pas se faire ridiculiser » devant leurs élèves, non seulement ils n’ont aucune possibilité de progresser mais ils ne maintiendront leur niveau que difficilement. « Si je me fais battre, c’est honteux. Si mes élèves voient que je ne sais pas faire quelques choses c’est honteux. » Avec ces idées, ils passent leur temps à « ne pas s’entraîner » en critiquant les autres sur les éléments qui leur semblent mauvais (ce qui n’est même pas sûr!). Ils pensent que le fait de critiquer les autres accroît leur crédibilité auprès de leurs élèves.
Ainsi, ils ne ressortent plus du cercle vicieux qu’ils ont eux mêmes crée, et leur niveau baisse, ils se cachent encore derrière leur grade qui ne veut plus dire grand chose et un jour leurs élèves découvriront que c’étaient de mauvais enseignants.
Assumer l’humiliation, c’est certainement très dur. Mais l’humiliation est éphémère. Si vous l’acceptez, vous progresserez et serez plus forts plus tard.
si vous la fuyez, vous tomberez dans le piège infernal qui vous hantera toute la vie et vous aurez à la fin une autre humiliation beaucoup plus grande et fatale.
Tout ceci est bien dit dans l’enseignement théorique du kendo; ne pas avoir peur, faire le sutemi.
Pour vaincre, il ne faut plus penser à sauver sa peau. Il faut se lancer en sacrifiant sa vie, c’est ainsi qu’on finit par s’apercevoir que c’est l’ennemi qui est à terre …
Sans être prétentieux, je pense avoir agi presque de cette manière à l’examen.
Je souhaiterais que beaucoup de pratiquants français arrivent à saisir cette idée un jour, car ainsi le kendo français serait invincible.
Vive les échecs ! Vive les défaites !
Anecdotes INCROYABLE MAIS VRAI
A mon premier examen, je me changeais sur les gradins de la salle. J’avais posé mon bulletin d’inscription sur le banc. Il tombe. Je le ramasse et le repose sur le banc. Il tombe une nouvelle fois. -Tiens ? un mauvais présage ? » Echec !
Au deuxième, j’avais complètement oublié cet incident. Je me changeais sur les gradins et le bulletin est tombé du banc. Je me suis souvenu de la fois précédente. « Zut, encore ! » Echec !
Au troisième, pour ne plus le faire tomber, j’ai posé ma serviette par dessus le bulletin. Je me suis changé sans incident. Je descends dans la salle pour le rassemblement, le bulletin dans la main droite. Je m’aligne et reste debout pour écouter les consignes. A ce moment là, le bulletin glisse de mes doigts pour tomber à terre …. Echec !
Au quatrième, je pose ma serviette par dessus et je suis bien déterminé à ne pas le faire tomber. Pour le rassemblement en bas, je saisis le bulletin très fort et je vais enjamber le banc. A ce moment-là, je suis tellement exalté que je fais un geste brusque du bras qui balance le bulletin en l’air! je ne peux pas le rattraper. Echec !
Au cinquième, j’avais vraiment la hantise de tous ces incidents fâcheux. « Tu ne vas pas tomber! Je te tiens, voilà ! » Je le saisis très fort et le mets dans ma pochette que je ligote littéralement à mon étui à shinaï. « ça y est ! Il ne peut plus tomber ! » Echec ! (J’ai voulu vaincre uniquement par la force ….)
Au sixième, j’ai fait attention à ne pas le faire tomber mais rien de plus. II n’est pas tombé. reçu
Curieux phénomène ……….
