Le symbole dans l'enseignement traditionnel du kendo
Nom auteur: Alain DEGUITRE (texte du 28/10/2000)
Tout pratiquant qui poursuit avec persévérance son cheminement sur la voie du sabre, est un jour confronté à certaines interrogations s’agissant plus particulièrement de la signification de certains adages traditionnels et plus généralement du mode de transmission de la connaissance dans le Kendo.
Un des mots qui est ainsi le plus souvent utilisé par les professeurs est celui de cœur (kokoro en japonais) dont le sens ne saurait évidemment être limité à la seule définition de l’organe vital qu’il désigne (il est intéressant de relever qu’en japonais, un autre mot est utilisé pour désigner l’organe, à savoir shinzo).
Au demeurant des expressions qui nous sont familières comme » un homme de cœur « , » faire les choses avec cœur « , » avoir du cœur » ; » mettre du cœur à l’ouvrage « , » avoir le cœur sur la main « , démontrent que pour des raisons qui méritent d’être approfondies, le cœur est censé être depuis la nuit des temps, le siège ou l’expression des vertus humaines les plus élevées.
D’emblée donc, il est possible de saisir la différence entre la signification littérale du mot cœur (l’organe) et sa signification symbolique (le siège ou l’expression de certaines vertus).
Ainsi, quand le professeur NAGANO Kenji (7è Dan Kyoshi, expert ZNKR de la saison1999) au cours d’un stage consacré aux enseignants de Kendo, utilisait le mot coeur dans l’expression « toucher le coeur », il avait recours au mode symbolique qui est celui de la formalisation et de la transmission des concepts et expériences propres au Kendo et plus généralement aux arts traditionnels.
Les mots ayant toujours leur importance, il est utile de rappeler l’étymologie du mot tradition, à savoir le latin « traditio » qui signifie transmission alors que par l’effet d’une dérive, il est utilisé le plus souvent à notre époque pour désigner la perpétuation de rites anciens plus ou moins bien compris, voire de superstitions.
Il n’est donc pas surprenant que les tenants et adeptes du savoir moderne scientifique, aient tendance, en s’attachant à cette dénaturation du sens même du mot tradition, à déconsidérer la dimension traditionnelle du Kendo avec la volonté de l’expurger grâce enfin, selon eux, à une explication rationnelle et accessible au plus grand nombre.
Une telle approche présente un caractère particulièrement simpliste et réducteur.
Elle participe d’un préjugé moderniste et scientiste suivant lequel tout est rationnellement explicable et qui ne voit que poésie et fioritures dans le langage des symboles qui est celui de la tradition.
Bien plus et dans une logique purement rationaliste, ce qui échappe à la compréhension commune et immédiate, est qualifié de « fumeux », » mystique » ou » ésotérique » et assimilé à un pseudo-savoir destiné à asseoir une domination sur une masse qui serait maintenue volontairement dans l’ignorance.
Il n’est donc pas surprenant qu’au terme d’une telle analyse, tronquée et partisane, la tradition soit parfois identifiée au phénomène sectaire.
Un tel excès fait injure à la sagesse ancienne et à tous ceux qui ont consacré leur existence à une recherche sincère et désintéressée.
J’ai eu le privilège dans mon parcours de rencontrer de grands professeurs reconnus comme des autorités dans notre discipline.
Je pense plus particulièrement aux sensei aujourd’hui disparus, ONO Soichiro, WATANABE Toshio, TAKIZAWA Kozo, OKADA Morihiro et NARAZAKI Masataka.
Je garde le souvenir de leur générosité et de leur volonté inlassable de transmettre.
Rien de leur attitude, de leur action et de leur discours, ne révèle une quelconque volonté de maintenir quiconque dans l’ignorance ou de s’imposer comme des gourous, au sens moderne aussi de ce terme, à savoir des dirigeants de sectes qui exercent une domination et un contrôle psychique sur leurs disciples.
Leurs cadets, autorités de notre époque, ne se comportent pas différemment de leurs aînés. Tout un chacun peut le vérifier par lui-même dans les entraînements et stages qu’ils conduisent.
Au-delà et pour en revenir à la dimension traditionnelle de notre art, nous avons la chance de nous rattacher à la tradition vivante du Kendo, c’est à dire à une chaîne humaine qui à travers le temps et l’espace a transmis une connaissance particulière dont la finalité affirmée est de favoriser un épanouissement et une réalisation de l’Homme.
Si le mode de transmission de cette connaissance est symbolique, ce n’est pas par souci poétique mais c’est parce que le symbole témoigne de plusieurs niveaux de réalité et permet aussi plusieurs niveaux de compréhension.
Il est des expériences et des principes qui ne peuvent être expliqués par des mots parce qu’ils ne peuvent être enfermés dans une forme qui est par essence limitative.
Le symbole est donc en quelque sorte une image de la réalité sans être la réalité elle-même et il a pour objet de favoriser la compréhension laquelle relève d’une expérience intérieure.
Il ne s’agit pas évidemment de condamner l’approche scientifique qui a sa valeur à un certain niveau, mais qui n’est point exclusive, comme les scientistes veulent le faire croire, d’autres modes de connaissance.
Ainsi et à titre d’exemple, l’analyse la plus fine de toutes les molécules qui composent un homme enrichit considérablement la connaissance, mais ne suffit évidemment pas à rendre compte de la dimension humaine dans sa plénitude.
Pour satisfaire le goût du concret de nos amis scientistes qui érigent en vertu et supériorité leur capacité à rester en permanence au contact des réalités palpables, je propose une réflexion sur quelques adages traditionnels qui illustrent cette double finalité du symbole évoquée plus haut.
PREMIER ADAGE:
Te de utsuna, ashi de ute(il ne suffit pas de frapper avec les mains, il faut appliquer la coupe dans le déplacement du corps)
Ashi de utsuna, koshi de ute(il ne suffit pas de frapper dans le déplacement, il faut utiliser les hanches dans la coupe)
Koshi de utsuna, kokoro de ute(il ne suffit pas d’utiliser les hanches dans la coupe, il faut frapper avec le coeur/l’esprit)
Cet adage reflète les degrés de l’apprentissage qui nous sont familiers, du moins pour les deux premières étapes, et il indique que l’aboutissement est dans une dimension supérieure de la pratique qui dépasse le niveau physique des deux première étapes sans les nier, au contraire, puisqu’il ne peut être envisagé d’aborder cette troisième étape avant d’avoir franchi avec succès les deux premières.
DEUXIEME ADAGE:
Ichi gan(en priorité, les yeux qui renvoient à une attitude de pleine réceptivité dont témoigne le kamae)
Ni soku(en second, le déplacement qui témoigne de la disponibilité et de la capacité à porter des uchi valables)
San tan(en troisième, la détermination qui doit guider chaque action et dont témoigne le kiai)
Chi riki(en quatrième, la technique correcte)
Point n’est besoin de longs commentaires, pour saisir l’intérêt proprement pédagogique de cet adage qui, comme le précédent, intègre toutes les dimensions de la pratique en assignant une place prioritaire au travail de l’attitude, l’attitude externe (kamae) renvoyant à une juste attitude intérieure.
TROISIEME ADAGE:
Shu(première étape pendant laquelle la pratiquant s’en remet en toute confiance à son professeur)
Ha(deuxième étape caractérisée par une progression du pratiquant qui témoigne toutefois de l’enseignement qu’il a reçu)
Ri(troisième étape de libération et d’éclatement des formes, le pratiquant témoigne d’un génie particulier et qui lui est propre)
En harmonie avec les deux adages précédents, ce dernier définit clairement les étapes de la pratique dont l’aboutissement n’est pas un asservissement à une forme ni à un gourou mais au contraire une libération à laquelle toutefois il n’est possible de parvenir qu’après avoir franchi avec succès les deux première étapes.
La liste et longue de ces adages, véritables trésors qui nous ont été légués et dont nous pouvons retirer un profit immédiat, quel que soit notre niveau de pratique.
Comment les réduire à des concepts obscurs destinés à maintenir les pratiquants dans l’ignorance et à asseoir le pouvoir voire la domination des maîtres ?
La pratique du Kendo à l’époque moderne est à bien des égards paradoxale.
Elle s’inscrit en effet dans une dimension sportive qui privilégie le corps et les résultats extérieurs, mais elle témoigne par ailleurs d’un autre mode de connaissance que la connaissance purement intellectuelle qui est aussi privilégiée à notre époque.
Elle constitue une véritable méthode pour parvenir à un dépassement des possibilités ordinaires et à une dimension supérieure de l’Homme.
L’échange qui nous est possible dans le Keiko avec de grands professeurs permet une compréhension instantanée de cette dimension qui ne relève pas seulement du volume d’entrainement ni d’une plus ou moins grande capacité technique.
Le Keiko avec les professeurs est aussi le lieu d’une transmission particulière et directe, sans discours, dont rend compte l’expression « i shin den shin » (de coeur à coeur) qui ramène au point de départ de ces développements, l’expression « toucher le coeur ».
Le coeur est au coeur de l’enseignement traditionnel du kendo.
De nombreux maîtres ne disent-ils pas « Kendo, kokoro desu » (le Kendo, c’est le cœur).
A chacun d’en découvrir au fond de lui-même la signification profonde, que des mots ne rendront jamais qu’imparfaitement.
Le paradoxe est encore observable au coeur de nos institutions représentatives lesquelles ont maintenu la transmission d’un Kendo orthodoxe tout en favorisant une dimension purement sportive de la pratique qui en est la négation.
Il n’est pas propre à la France, et concerne aussi le Japon qui bénéficie toutefois d’être porté par une véritable vague historique qui préserve intactes les valeurs essentielles.
Il est important d’approfondir les sources qui sont disponibles notamment les écrits des grands maîtres de la fin du siècle dernier comme YAMAOKA Tesshu et YAMADA Jirokishi.
Il est dommage en effet, notamment pour les pratiquants occidentaux, que cet enseignement de ceux que les grands professeurs de notre époque citent comme une référence incontournable, ne soit pas diffusé et approfondi pour une meilleure compréhension, et lutter aussi plus efficacement contre les tendances réductrices et destructrices qui menacent tous les arts martiaux traditionnels au nom d’un réalisme aveugle, et qui en méconnaît la profondeur et la richesse.
Le progrès, à partir d’un certain niveau et aux dires des professeurs, ne dépend pas seulement d’un entrainement au demeurant incontournable, mais surtout de la compréhension des principes qui insufflent la pratique et dont les symboles véhiculés par l’enseignement traditionnel aident à la compréhension et à l’intégration.
Il ne peut être que souhaité que la réflexion se poursuive sur ce thème fondamental, sans préjugés ni exclusive, pour une meilleure compréhension et par voie de conséquence une autre orientation de notre action dans la transmission et le développement de notre Art.
