L'esprit du Kendo

Cette page est destinée aux pratiquants de Kendo, ainsi qu’à tous ceux qui souhaitent mieux comprendre les fondements spirituels et culturels de cet art martial japonais. Le texte est pour l’essentiel issu de notes manuscrites de M. Fujii, 7e dan de Kendo et professeur de l’association culturelle franco-japonaise de Bordeaux, laissées lors d’un stage à Tarbes en 1988.

Sutemi (攻撃を捨て身で行う) — attaque franche et sérieuse

Lorsque l’on saisit une opportunité d’attaque et porte une attaque à l’adversaire, quel que soit le niveau de ce dernier, on doit s’employer de toutes ses forces physiques et mentales, comme si l’on désirait vaincre l’adversaire par ce seul coup, en sacrifiant sa propre vie.

En revanche, un coup engagé avec peu de sérieux, avec hésitation, ou sans conviction, ou bien en se défendant, n’a aucune valeur dans le Kendo — même s’il peut être suffisamment efficace pour marquer un point dans une compétition.

En effet, l’efficacité n’est qu’un résultat ; ce qui est le plus important aux yeux du kendoka, c’est son attitude, son état d’esprit à l’égard de son adversaire.

Marquer un point ne constitue pas une fin en soi ; ce n’est d’ailleurs pas très difficile — une frappe inintentionnelle peut quelquefois amener à un point « efficace ». Mais on s’aperçoit aisément combien il est difficile d’attaquer l’adversaire avec un véritable esprit de sutemi, surtout lorsque cet adversaire est moins gradé que soi.

Ki-Ken-Tai no Ichi — simultanéité des forces mentales, du coup de sabre et du mouvement du corps

Le Ki (ou Kiai) désigne les forces mentales permettant de mettre la décision d’attaque en action. Le kiai se concrétise le plus souvent par la voie vocale, mais il ne doit pas être confondu avec un simple cri (kakegoe). Ce n’est pas non plus en poussant un cri aigu et fort du fond du ventre (hara) que l’on parvient à acquérir le kiai.

Le Ken désigne le sabre, et plus précisément un coup de shinai ou une technique. Le Tai désigne la position et le mouvement du corps.

En somme, pour qu’un coup de shinai soit suffisamment précis, puissant et valable pour vaincre l’adversaire, il doit être donné simultanément avec les forces mentales (concrétisées par un cri : « Men », « Kote », « Do »…) et le mouvement du corps qui accompagne ce coup.

Ichi-gan, ni-soku, san-tan, shi-riki — yeux, pieds, force mentale, technique

Il s’agit d’une des maximes du Kendo, énumérant par ordre d’importance décroissante quatre fonctions indispensables à une progression technique et mentale.

Les yeux, ou l’esprit

Dans le Kendo comme dans tous les autres arts martiaux, seules les techniques se concrétisent, et de ce fait on a tendance à accorder une importance excessive à la progression technique. Cependant celle-ci n’est pas le but final du Kendo, qui est l’entraînement de l’esprit ; elle n’en est qu’un simple moyen. En fait, le combat n’est pas une lutte entre les techniques de soi et celles d’autrui, mais plutôt un affrontement entre l’esprit de soi et celui d’autrui.

Cet esprit est le mieux reflété dans les yeux, d’où la nécessité d’accorder une priorité à leur entraînement. Un « bon œil » permet d’observer l’adversaire, ses mouvements physiques et mentaux, de lire dans sa pensée et d’anticiper ses actions, et ainsi de saisir l’occasion d’attaquer, de contre-attaquer, voire de le menacer. C’est pourquoi la simple observation de combats est considérée dans le Kendo comme un entraînement à part entière (mitori-geiko).

Les pieds

La position et les déplacements des pieds constituent la base même de tous les mouvements du Kendo ; de grands efforts doivent être consacrés pour les exécuter correctement et naturellement.

Les forces mentales

Il s’agit de vigueur, de volonté, de persévérance et de persistance, permettant de dominer les quatre faiblesses d’esprit appelées shikai — surprise, peur, doute et perplexité — et de porter une attaque franche et sérieuse même face à un adversaire techniquement bien supérieur à soi.

Le physique, ou les techniques

Le physique et les techniques sont d’une importance moindre, ce qui ne signifie pas qu’on puisse les négliger complètement : sans techniques suffisantes, on ne peut porter aucune attaque valable. La véritable signification de cette maxime est que l’entraînement aux techniques n’a de valeur que dans la mesure où l’esprit, les mouvements naturels et les forces mentales l’accompagnent.

Maii — distance physique et psychique

D’un point de vue purement physique, le maii (ou ma) désigne la distance qui sépare les deux combattants. Elle se répartit généralement en trois catégories :

  • Issoku-itto no ma : distance fondamentale, permettant d’attaquer ou de contre-attaquer en un pas et un coup, ou d’éviter un coup en un pas en arrière.
  • Toma : distance éloignée, de sécurité — l’adversaire ne peut vous atteindre en un seul pas, et réciproquement.
  • Chikama : distance proche, extrêmement dangereuse — l’adversaire peut attaquer sans avancer, ou même en reculant d’un pas.

Le maii n’est pas seulement une distance physique, il est également psychique : il dépend non seulement de la constitution physique, du niveau technique et de la longueur du shinai des deux combattants, mais aussi de leur état d’esprit. D’où la raison d’être d’une leçon de Kendo, qui veut que l’on soit à une distance loin de l’adversaire, mais l’adversaire près de soi-même.

Zanshin — vigilance après une attaque ou contre-attaque

Le zanshin désigne la conservation, à tout moment, de la vigilance envers l’adversaire. Même si l’on juge l’attaque portée précise, puissante et valable, on doit demeurer physiquement et mentalement prêt à donner immédiatement un deuxième ou un troisième coup, dans le cas où le premier s’avérerait manqué ou insuffisant, et où l’adversaire risquerait de contre-attaquer.

Metsuke — orientation du regard

Les yeux, comparés à la fenêtre de l’esprit, reflètent le mieux l’état d’esprit. On doit donc diriger son regard dans les yeux de l’adversaire sans toutefois s’y concentrer, et observer son corps tout entier de la tête aux pieds, comme si l’on regardait une montagne lointaine.

À l’inverse, si le regard se concentre sur la partie du corps de l’adversaire que l’on va frapper (« Men » ou « Kote »), l’intention sera facilement devinée, et la frappe esquivée à temps — ou elle offrira à l’adversaire une belle occasion de contre-attaque.

Tsuki — les occasions d’attaque ou de contre-attaque

Attention, ce Tsuki désigne ici l’« occasion favorable », à ne pas
confondre avec le coup d’estoc du même nom porté à la gorge.

Voici les cinq principales occasions qu’il ne faut pas manquer :

  • Debana (ou degashira) : le moment précis où l’adversaire
    est sur le point d’attaquer. Absorbé par sa propre décision, il risque de
    ne pas rester en garde efficace.
  • Le moment où l’adversaire vient de se défendre d’une attaque :
    il a tendance à se sentir en sécurité et à relâcher sa tension — c’est
    l’instant pour porter une deuxième attaque, avant qu’il ne
    contre-attaque.
  • Le moment où l’adversaire a épuisé ses techniques : à
    force d’esquiver ses attaques en maintenant sa garde, sa posture et une
    bonne distance, il ne peut plus continuer et offre une occasion de
    contre-attaque.
  • Hikigawa : le moment précis où l’adversaire recule. En
    reculant, il peut difficilement esquiver ou se défendre.
  • Le moment où l’adversaire tombe en arrêt physique ou mental,
    dû à la fatigue ou à un trouble dans son esprit.
 

Le tsuki, comme le maii, est d’une nature à la fois physique et psychique :
il est lié à des éléments tels que garde et posture (tsuki physique), et à des éléments mentaux comme l’attention et la tension (tsuki de l’esprit).

Les occasions citées ci-dessus ne sont que des tsuki faciles, offerts par l’adversaire. Mais le tsuki ne se présente pas toujours : lorsque la garde et l’esprit de l’adversaire sont puissants, voire menaçants, il faut chercher de sa propre initiative un tsuki physique et psychique — en écartant par exemple le shinai de l’adversaire (ce qui provoque un émoi dans son esprit), ou en pénétrant depuis le toma jusqu’à l’issoku-itto no ma pour provoquer un
trouble psychique qui mènera à l’anéantissement de sa garde.

Sen — déclencher l’attaque avant l’adversaire

Le sen désigne l’état d’esprit permettant de déclencher une prompte attaque
ou contre-attaque avant que l’adversaire ne puisse lui-même réaliser une
attaque. Sur le plan technique, il se classe en trois types, par ordre de
difficulté croissante :

  • Go no sen : une contre-attaque portée après s’être
    défendu d’une attaque, comme dans la technique kote-suriage-men, qui
    consiste à anéantir l’attaque visant le poignet en écartant le shinai
    adverse, puis à contre-attaquer immédiatement au front.
  • Sen : le mieux représenté par les techniques debana ou
    degashira — anticiper l’attaque de l’adversaire visant le front, et
    frapper son poignet avant même que son coup ne touche (men de kote).
  • Sen no sen : une attaque portée avant même que
    l’adversaire n’ait la possibilité d’attaquer — le sen le plus difficile à
    atteindre, demandant une énergie physique et mentale considérable pour
    anéantir le ken, les waza et le ki de l’adversaire, et l’empêcher ainsi de
    tenter quoi que ce soit.
 

Ces techniques de sen sont indissociables de l’esprit du combattant : la
notion de sen ne doit pas être interprétée seulement comme des techniques
d’attaque ou de contre-attaque, mais plutôt comme un état d’esprit
(placidité, perspicacité, vivacité, vigueur…) permettant de déclencher une
prompte attaque avant que l’adversaire ne le puisse.

Kyo-Jitsu — déséquilibre et plénitude

Le kyo désigne l’état physique et psychique dans lequel on n’est en mesure ni d’attaquer, ni de contre-attaquer, ni de se défendre : le moment où l’on perd son équilibre physique, où l’on abandonne même momentanément sa garde, où l’attention est dispersée ou trop absorbée, ou où un émoi — surprise, peur, doute, perplexité — se produit dans l’esprit. On offre alors à l’adversaire une occasion propice d’attaque.

Le jitsu, à l’inverse, est un état physique et mental en plénitude, permettant d’attaquer, de contre-attaquer ou de se défendre sur le champ — un moment d’attaque extrêmement dangereux pour l’adversaire, voire pratiquement impossible, même s’il a une supériorité technique.

Tout combattant connaît des moments de kyo et des moments de jitsu. Il faut donc savoir distinguer le kyo du jitsu chez l’adversaire, et essayer de lui porter une attaque en se mettant soi-même en état de jitsu, en profitant de son moment de kyo.

Shinshin-Hoshin — esprit figé et esprit libéré

Le shinshin est un état d’esprit pris par une pensée, une intention ou un sentiment quelconque : « comment porter une attaque au men de mon adversaire ? », « comment me défendre d’une attaque ? »… En somme, on absorbe toute son attention dans un détail insignifiant sans pouvoir saisir l’essentiel ; on perd par conséquent l’ouverture et la souplesse d’esprit, et la faculté d’agir suivant l’état physique et mental de l’adversaire.

Le hoshin est au contraire un état d’esprit flexible et libéré, comme un oiseau vivant en liberté — un esprit qui permet d’accorder son attention à tout mouvement physique et psychique de l’adversaire, et de porter un jugement et une réaction adéquats selon les circonstances : quand l’adversaire est en état de jitsu, on s’abstient de l’attaquer et l’on cherche un signe pour briser ce jitsu ; s’il tombe en état de kyo, on en profite pour attaquer sur le champ.

On doit posséder l’état de hoshin dans l’entraînement du Kendo comme dans la vie.

Seichu no do, Dochu no sei — mouvement dans la tranquillité, tranquillité dans le mouvement

Cette maxime peut sembler paradoxale au premier abord, mais une réflexion permet d’en saisir le véritable sens.

Même lorsque l’on reste en garde et immobile, cette tranquillité apparente (sei) peut renfermer en réalité la puissance des forces mentales et physiques, au point que l’adversaire se sente menacé : c’est le seichu no do.

À l’inverse, même en mouvement, ce mouvement (do) peut ne contenir aucun élément artificiel, exagéré ou inutile, et communiquer une forme de tranquillité ou de lucidité d’esprit (état de sei) : c’est le dochu no sei.

Cette maxime veut que l’on s’efforce d’atteindre ces deux états physiques et mentaux au travers d’entraînements réguliers.

Mu, Mushin — l’esprit vide

Littéralement traduit, mu ou mushin est un esprit vide. Cette conception ne nécessite aucune explication pour les Japonais, pratiquants du Kendo ou non, qui y reconnaissent naturellement une valeur certaine.

Dans une culture française fortement imprégnée de l’esprit cartésien — « je pense donc je suis » — la notion de mu risque d’être interprétée comme une forme de vide intellectuel. Une précision s’impose : mu est un état d’esprit dépourvu de toute pensée, de toute intention et de tout sentiment, un état dans lequel ni soi-même ni autrui n’existent — un esprit entièrement libéré, qui ne laisse place à aucun préjugé tel que « comment attaquer l’adversaire ? », « comment empêcher son attaque ? », « comment vaincre ? ».

Tout combattant a ou aura l’expérience d’une attaque ou contre-attaque réalisée sans aucune intention, sans aucune conscience — au point de ne plus se rappeler, même un instant après, à quel moment et de quelle manière il l’a réalisée. C’est bien là un esprit de mu.

Ce n’est hélas qu’à des occasions extrêmement rares qu’un moment de mu survient dans l’esprit. Il s’avère que le mu ainsi défini est l’attaque ultime, ou plutôt idéale, à laquelle l’entraînement du corps et de l’esprit pourrait éventuellement amener le kendoka, après un passage par le sutemi, le jitsu, le hoshin…

Conclusion

Les notions ou maximes fondamentales exposées ici — sutemi, ki-ken-tai no ichi, ichi-gan ni-soku san-tan shi-riki, maii, zanshin, metsuke, tsuki, sen, kyo-jitsu, shinshin-hoshin, seichu no do/dochu no sei, mu ou mushin — ne prétendent pas offrir une définition parfaite de ces concepts. Leur but est beaucoup plus modeste : permettre au lecteur de trouver une nouvelle signification à l’entraînement du Kendo, et d’y accorder une plus juste valeur.

C’est désormais à chacun d’approfondir, d’assimiler et d’associer ces notions à son propre comportement, au travers d’entraînements réguliers.