Qui ne risque rien n'a rien

Mot du traducteur:
La diversité des sensibilités exprimées par les rédacteurs successifs de ces éditoriaux mensuels, montre parfaitement que –comme toutes les autres disciplines constituant le budo- le kendo est tel une auberge espagnole; et que la qualité des « valeurs » dont on peut se réclamer ou appeler de ses vœux, est fonction uniquement de la qualité et du choix de ceux qui les exposent et les pratiquent.

Note du Webmestre:
Beaucoup de mot japonais du langage « Kendoïstique » standard ne sont pas repris dans les « notes du traducteur » mises à la fin du texte. Le lecteur peut utilement se reporter au « lexique japonais-français du Kendo » du présent site WEB.

QUI NE RISQUE RIEN N’A RIEN

Auteur: SUMITOMO Hachirô ; département de pharmacologie de l’université de Kyôto ; professeur honoraire.

Editorial de la revue « Kensô » éditée mensuellement par la Zen Nihon Kendô Renmei. Novembre 2003 ; n°267.
Traduction :Georges Bresset ; décembre 2003.


Mon maître de kendo est le professeur Yoshihiko JIFUKU. Autrefois il fut renommé pour être un des redoutables « Trois corbeaux » (1) du Keishichô, avec Saburô ABE et Toshi.o MORISHIMA ;
Le Maître que lui-même révérait comme exemple de sa carrière était le célèbre « sabre sacré » (2) de l’ère Shôwa, Seiji MOCHIDA .
A commencer par l’épisode de l’activité du Pr Mochida au dojo Myôgi, j’ai vraiment appris beaucoup de choses du Pr. Jifuku. C’est de la phase de cette période durant laquelle le Pr. Jifuku reçut l’enseignement (shidô) du Pr. Mochida dont je désire vous parler.

Durant sa jeunesse, le Pr. Jifuku n’avait pas bu une goutte de saké (3). Toutefois, comme se retrouvaient au dojo nombre de professeurs réputés attachés à la personnalité du Pr. Mochida, le saké était très prisé.
Très désireux d’entendre ce qui se disait sur le kendo d’alors, le professeur se mit lui aussi au saké. Le lieu d’entraînement fut bientôt transféré au « Noma dojo ».
Là échut au Pr. Jifuku la charge d’aider le Pr. Mochida à se laver le dos après le keiko du petit matin. C’est au cours de ces moments là que le Pr. Jifuku avait droit aux brefs conseils du Pr. Mochida. Il arrivait même qu’il lui demandât comment lui-même s’était comporté durant le keiko du jour. Venu de ce prestigieux « Sabre sacré », ces courtes conversations valaient leur pesant d’or.

Par fidélité, le Pr. Jifuku resta toute sa vie attaché au Pr. Mochida. Il semble que ce dernier n’ait que rarement admis quelqu’un chez lui ; mais quand c’était le Pr. Jifuku qui lui rendait visite, il l’encourageait à entrer. Il y eut des gens pour dire qu’entre le Pr. Mochida et le Pr. Jifuku s’étaient établis des liens de père à fils.

Quant le professeur Jifuku quitta le Keishichô, par le biais des relations que nous avions avec le département Kendo Eizai (4), nous l’invitâmes sans attendre à en devenir Shihan.
L’enseignement du Pr. Jifuku était rigoureux. C’est souvent qu’il dirigeait à coups de shinai. Ses cours n’étaient pas une sinécure, et exclus de complaisance. Toujours sérieux, il était sans concession. Ses cours avaient toujours quelque chose d’imposant. Par contre, quand par exemple il avait bu, l’air vraiment agréable et réjoui, il était plutôt coulant.

Je ne saurais dire pourquoi j’éprouvais tant d’attrait pour ce genre de professeur d’allure réservé et martiale. Je pense que l’enseignement que j’ai reçu de lui à orienté ma vie. Je souhaitais du fond du cœur devenir un homme tel que lui. Bien entendu, sans puissance ni génie, je n’ai pas atteint les qualités de mon professeur ; mais lorsqu’un jour je m’entendis dire que mon kendo ressemblait à celui du Pr. Jifuku, j’en éprouvai un plaisir sans réserve.
Cela devait venir du fait qu’au cours de mon keiko je voulais reproduire le comportement d’esprit du professeur, et qu’a force j’en avais un peu acquis la forme.

Je me suis présenté le 3 mai de cette année à l’examen de grade de 7e dan. Quand j’aperçus mon numéro parmi ceux des reçus, je n’en crus pas mes yeux. Il est probable que personne ne me voyait accéder à ce grade.

Lors du taikai organisé pour le lancement du nouveau médicament contre la maladie d’Helseimer, lorsque je reçus des 2500 personnes présentes une « ovation debout », j’en éprouvai un sentiment que je n’oublierai jamais de ma vie ; ce fut pour moi comme obtenir une seconde fois le 7e dan.

Lorsqu’à 57 ans j’avais présenté l’examen de 6e dan également à Kyôto, je m’étais mêlé à ceux de mes compagnons qui travaillaient pour réussir au 7e dan.

Dans ces périodes, les cours du Pr. Jifuku étaient très durs. De mon bureau d’étude il me fallait trois heures pour aller et revenir du dojo à Tokyô. Il y avait bien une section de kendo à l’université Tsukuba, mais j’allais à Tôkyô pour bénéficier de l’enseignement très concis du professeur Jifuku.
Quant j’y repense, c’étaient des keiko où « j’engageais ma vie ».
Pourquoi le professeur exigeait-il autant de moi ? J’avais l’impression qu’il obéissait à sa fantaisie. Je réussis alors au 6e dan. Mais ce n’est que trois ans plus tard, ayant satisfait au premier essai à l’examen de 7e dan, que je réalisai quelle avait été la profondeur de son enseignement sans commentaire « au risque de sa vie » dont j’avais été l’acteur.

Maintenant encore, il me prend de temps à autres d’aller de Kyôto à Tôkyô au cours du Pr. Jifuku au dojo du département kendo de la société Eizai. S’il est dit que « qui ne risque rien n’a rien », grace à ma rencontre avec lui, j’ai « risqué » et bénéficié pleinement de son enseignement.

(1) Sanbagarasu : trois corbeaux, à peu près l’équivalent de nos « Trois Mousquetaires ».
(2) Kensei
(3) également : alcool.
(4) Société de production pharmaceutique