Sept ans d'examen au 6ème DAN

(Nota du webmestre: Pour la traduction des termes japonais classiques du vocabulaire Kendo, non repris par le traducteur, vous pouvez consulter le petit lexique japonais du Kendo intégré à la FAQ du site)

Auteur: Masao TAKASHIMA (Secrétaire permanent de l’association nationale de Kendô du groupe NTT)

Détenteur du déplaisant record de sept ans d’examen pour parvenir au 6è Dan, je ne suis pas autrement fier de vous relater cette expérience, mais je serais heureux de pouvoir être utile à ceux qui, comme moi amoureux du Kendô, sont depuis longtemps en butte à ce challenge.

D’ordinaire, on passe en quatre ou cinq fois : moi, j’ai platement échoué douze fois.

Autant de fois me suis-je présenté à l’examen que je n’ai souvent trouvé que des hébergements précaires à proximité du Kaijô (1) de Nagoya, avec en plus à chaque fois un passage en fin de session du matin ; cela pour me retrouver rentrer chez moi l’oreille basse, dans les files de voyageurs.

Ceux qui en ont fait l’expérience comprendront ce que je veux dire, mais comme dans cette zone et à cette heure on ne voit monter dans les trains munis de leur matériel, que les recalés, je pouvais voir les lueurs ironiques dans le regard de mes voisins… Bien des fois, j’ai du supporter au retour les commentaires de candidats anonymes.

Dans ces périodes, j’ai eu droit aux conseils avisés de nombreux professeurs et anciens.
Selon eux, il s’agissait de « se livrer à l’échange jusqu’à se voir attribuer le Yûkô Datotsu« .
Avant d’aller frapper, montrer beauté de l’attitude, richesse du Kiai, distance d’assaut … Si on est capable de cela au départ, ça fait valoir son Yûkô-datotsu. Et ils ajoutent à cela : « Altier (2), refouler Aite! ».
Nanti de la volonté de porter de Tôma une belle frappe, voir sa distance coup sur coup écourtée par un adversaire impatient, vouloir la réajuster est bien légitime ; mais c’est là qu’il ne faut pas céder et plutôt le faire reculer et maîtriser la distance.

Si on est capable de réaliser ce schéma on peut d’emblée réussir ; mais en fait on reste l’oeil rivé sur le jury, énervé, ce qui est la source de nombreux déboires.

L’épreuve ne dure qu’une minute, le temps de dire « ouf », et si l’on ne parvient pas à marquer le premier point, essayer d’en porter d’autres pour se racheter et encore rater nous engage dans un cercle vicieux.

Au fur et à mesure que s’additionnaient les examens j’ai fini par savoir quand « ça ne passe pas » dans le cours de l’engagement, et souvent mon Kikentai (3) s’en est trouvé complètement volatilisé.
C’est que pour surmonter ça je ne m’exerce pas particulièrement, je m’en tiens à ma manière de faire, je ne fais ni Kihon-uchi ni Kakari-geiko au début des entraînements. Je ne fais que m’échauffer avec Kiri-kaeshi (4) avec mes partenaires qui comme moi présentent l’examen.
Je mets le men pour le Ji-geiko et sans trop m’occuper de Aite, je limite l’échange à 1 minute dans les conditions de l’examen.
A la fin de l’échange, souvent des partenaires sollicitent Ippon-shôbu, mais n’est-il pas plus important d’imposer le premier point ?

Encore une chose est de se concentrer sur le partenaire qui nous fait face.

Lors d’un de mes « passages » à Nagoya, après plusieurs années, j’ai retrouvé un Kohai d’université. Comme nous avions tous deux terminé notre examen, il m’a proposé : « il y a bien longtemps qu’on a pas fait un Ippon ensemble… », et nous sommes descendus dans le petit Dôjô du rez de chaussée où les candidats étaient plongés dans la mise au point d’attaques de qualité en attendant leur tour.

Parmi eux, comme nous étions détendus après l’épreuve nous nous sommes livrés à notre forme vivante habituelle d’assaut. A la fin de l’échange mon Kohai me fit brusquement remarquer : « A l’instant tu étais bien mieux qu’au moment de l’examen… ».
Ainsi, au cours de l’épreuve, étais-je aussi contracté que les candidats qui nous environnaient dont le tour était à venir. Pas concentré sur mes partenaires, mon attention s’était détournée vers la rangée des jurés.

A présent, dans le petit Dôjô, délivré d’eux, j’avais réalisé cet échange le coeur à l’aise. Si en présence des jurés j’avais fait mon Shiai dans de semblables dispositions, il est probable que j’aurais obtenu de meilleurs résultats. Depuis j’arrive à me ressaisir si je me distrais de l’adversaire qui me fait face.

En août de la 11è année Heisei (1999) à Sendai, j’ai enfin été reçu à l’issue de mon treizième examen.

Cela a coïncidé, à un mois près, au 30è anniversaire de ma pratique Budô depuis l’école primaire.

Cette succession d’examen m’a appris beaucoup de choses ; mais celle à laquelle j’ai été le plus sensible fut probablement les saluts de la tête que m’adressaient mes adversaires.

Dans les débuts ; je ne voyais autour de moi que des candidats rivaux que je me demandais comment vaincre pour réussir.
Après sept années ainsi passées, face à un candidat qui me prie de lui accorder un assaut, je suis à présent devenu capable de lui répondre sans arrière-pensée et de tout coeur : « O-negai shimasu« . Si j’avais réussi plus tôt, il est fort possible que je ne sois pas arrivé à éprouver ce sentiment, et je pense que cette longue épreuve m’a été en elle-même profitable.

Extrait du n°221/janvier 2000 de la revue « Kendô » de la ZNKR.

(1) Salle d’exercice
(2) Kigurai : fierté ; orgueil
(3) Par « Kikentai » ; l’auteur entend ici de son assurance morale et physique. Il se sent déstabilisé.
(4) …Quand même !!